Le réveil des intellectuels africains
Date: 28 février 2008
Rubrique: Politique


Le réveil des intellectuels africains

La parution, le jeudi 21 février 2008, du livre ‘L’Afrique répond à
Sarkozy - Contre le discours de Dakar’
(Ed. Philippe Rey) est un
véritable événement littéraire. En effet, ce livre suscitera
incontestablement le débat en France, en Afrique et dans le monde
pour une nouvelle prise de conscience africaine. Dans cette
perspective, j’invite solennellement les auteurs et l’éditeur à
traduire le livre et à le publier en anglais, en portugais et en arabe, pour
couvrir les principales langues officielles des pays africains.


Le réveil des intellectuels africains

La parution, le jeudi 21 février 2008, du livre ‘L’Afrique répond à
Sarkozy - Contre le discours de Dakar’
(Ed. Philippe Rey) est un
véritable événement littéraire. En effet, ce livre suscitera
incontestablement le débat en France, en Afrique et dans le monde
pour une nouvelle prise de conscience africaine. Dans cette
perspective, j’invite solennellement les auteurs et l’éditeur à
traduire le livre et à le publier en anglais, en portugais et en arabe, pour
couvrir les principales langues officielles des pays africains.

Un journaliste sénégalais affirmait le 30 juin 2007 ‘qu’il n’y avait
pas d’intellectuels en Afrique, mais des diplômés et chasseurs de primes’.
La polémique née de cette affirmation n’est pas compréhensible, car
de nombreux d’intellectuels africains ont longtemps été et sont
encore des chasseurs de primes ou de ‘per-diem’, s’ils ne sont pas
tout simplement des caisses de résonance du pouvoir en place.

Comme dit le proverbe : ‘à quelque chose malheur est bon.’ Mais,
pour avoir déjà lu quelques textes de ce livre, je crois très
sincèrement que le président français a rendu un grand service à
l’Afrique en prononçant ce discours insultant à l’endroit de la
jeunesse africaine, sans la présence de cette jeunesse dans la salle,
par ailleurs, remplie d’officiels soumis. Le service que le locataire
de l’Elysée a rendu à l’Afrique est d’avoir provoqué le réveil de nos
intellectuels trop longtemps endormis et parfois complices du déclin
de l’Afrique pour leur silence assourdissant dans le débat
international sur l’Afrique et la mondialisation. Les intellectuels
africains ont laissé le champ libre aux politiques, connus pour leur
incapacité à défendre les intérêts de leur pays et de l’Afrique. Quel
homme politique africain s’est publiquement offusqué de l’affaire de
l’Arche de Zoé au Tchad ou plus proche et encore plus dramatique,
de la situation post-électorale au Kenya ?

Le retrait presque coupable des intellectuels africains du débat
international explique aussi et prolonge le manque de considération
des Occidentaux à l’égard de l’Afrique, pourtant indépendante
depuis près d’un demi-siècle. Si les intellectuels africains avaient
investi le champ des idées et du débat international, jamais le
journaliste du Monde, Stephen Smith, n’aurait osé publier
‘Négrologie’ (éd. Calmann-Lévy, 2003). Et malgré la réaction, certes
tardive, mais néanmoins salutaire de Boris Diop, Odile Tobner et du
regretté François-Xavier Verschave dans un ouvrage collectif intitulé
‘Négrophobie’ paru aux éditions Les Arènes, le livre de Stephen
Smith fut un best seller en France. Ce genre de littérature raciste,
pleine de préjugés dont s’abreuvent certains intellectuels français, a
sans doute servi de bibliographie à Henri Guaino, conseiller spécial à
l’Elysée et présenté par les médias français comme le nègre de
Sarkozy
dans la rédaction de ce discours criminel du 26 juillet 2007,
discours tenu dans l’enceinte de l’Université Cheikh Anta Diop à
Dakar. En faisant ainsi porter la responsabilité de ce discours au
conseiller, certains médias visent insidieusement à atténuer la
responsabilité du chef de l’Etat de la ‘Partie des droits de l’Homme’.
Ceux qui cherchent à minimiser la portée historique de ce discours
de ‘rupture’ dans les relations entre la France et l’Afrique, en auront
pour leurs frais. Nicolas Sarkozy, lui, pense être toujours dans son
bon droit. Pour preuve, ses propos aux relents racistes et
paternalistes, dans l’affaire de l’Arche de Zoé au Tchad, quand il
déclara ostensiblement : ‘J’irai les chercher quoi qu’ils aient fait’.
Quel mépris pour la justice tchadienne, mais aussi pour l’Afrique tout
entière !

La responsabilité des autorités sénégalaises

Le discours de Dakar est aussi une profanation de la mémoire du
parrain de ce haut lieu du savoir, Cheikh Anta Diop, grand penseur
africain et illustre défenseur des valeurs africaines. Les autorités
sénégalaises qui ont cautionné ce forfait, ont elles aussi leur part de
responsabilité. Assis aux premiers rangs, des membres du
gouvernement, le président de l’Assemblée nationale et des députés
ont applaudi en longueur le crime que Nicolas Sarkozy était en train
de commettre sous leurs yeux
. Quel manque de lucidité dans le
jugement immédiat ! Quel manque de patriotisme ! Quelle
dissymétrie dans les relations diplomatiques ! Cette réaction
incompréhensible des ‘officiels’ sénégalais a certainement conforté le
président français au point qu’il s’est permis certaines envolées
lyriques de mauvais goût.

Comment le gouvernement du Sénégal a pu inviter à l’Université un
homme comme Nicolas Sarkozy que rien de sa trajectoire, en
particulier intellectuelle, ne prédestine à être honoré à l’Université
Cheikh Anta Diop ? Nicolas Sarkozy prouve tous les jours ses
insuffisances sur le plan culturel et sa profonde méconnaissance de
l’Afrique et des Africains
. L’université est un haut lieu pour la
culture, le savoir et l’humanisme et, à ce titre, est un symbole. Les autorités
sénégalaises ne pouvaient pas l’ignorer.

C’est le moment de souligner avec Babacar Diop Buuba, universitaire
et co-auteur du livre, quelques zones d’ombre dans la
programmation de ce discours. ‘Comment expliquer que le président
de la République du Sénégal qui a invité M. Sarkozy n’ait pas fait le
déplacement au grand auditorium pour accompagner son hôte ?’.
‘Est-ce que l’étape de l’université Cheikh Anta Diop était réellement
dans le programme de visite du président français ?’. Le choix de
l’Université Cheikh Anta Diop au détriment de l’Assemblée nationale
n’est-il pas le compromis du pouvoir exécutif qui fourbissait déjà ses
armes pour la bataille de l’hivernage 2007 avec le président de
l’Assemblée nationale ?

Le retour des intellectuels africains

J’espère très sincèrement que ce livre ‘L’Afrique répond à Sarkozy’
sonnera le réveil définitif des Africains et de ses intellectuels. En
tout cas, les ingrédients sont là pour nous donner des raisons d’espérer.
Je n’ai pas souvenir dans l’Histoire qu’autant d’intellectuels (23)
acceptent de travailler tous ensemble et de manière spontanée sur
un même sujet et produisent une œuvre aussi pertinente et sans
complaisance aucune. Il est vrai que lorsque les intellectuels
africains tirent tous dans le même sens, l’Afrique avance à pas de géant et
les Africains retrouvent leur fierté et leur énergie. Il est impensable
que les intellectuels africains et plus particulièrement les 23
co-auteurs du livre s’arrêtent en si bon chemin. Ils ont le devoir
d’assurer le service après-vente de ce livre et d’investir les médias
français, africains et tous les lieux de débat pour expliquer ce
renouveau du débat sur l’Afrique.

Les journalistes africains devront eux aussi assumer leur part de
professionnalisme, d’initiative et de responsabilité en relayant le
contenu de ce livre qui comptera sans aucun doute et en témoignant
de ce qu'ils savent. Avec ce livre, on a la preuve qu’il y a encore en
Afrique, des gens debout qui n’ont pas renoncé à leur responsabilité.
Plus que jamais l’espoir se conjugue au présent. Lorsque les
intellectuels s'impliquent et ne renoncent pas au combat pour
défendre des idées, ils sont capables de réveiller la conscience des
citoyens. Le drame actuel de l’Afrique, c’est aussi l'absence de débat
sur les enjeux véritables du continent. Sur qui nous sommes ? Que
voulons-nous léguer aux générations futures ? Comment l’Afrique,
continent le plus riche du monde en ressources minières,
continue-t-elle à être cet espace de la misère, des maladies, des
guerres ethniques et tribales, des fraudes électorales, qui a fini par
convaincre la jeunesse que le seul espoir qui lui reste est de
s’embarquer dans des pirogues de fortune pour un voyage, souvent
sans retour, vers un hypothétique eldorado européen ?

Certes, on peut ‘reconnaître que les artistes, dans le combat pour
une Afrique prospère, sont en avance de plusieurs années sur les
intellectuels africains, depuis la disparition des grands
panafricanistes’. C’est aussi la preuve que le combat pour restaurer
la dignité des Africains et de l’Afrique n’est pas qu’une affaire
d’intellectuels au sens étriqué.

C’est l’occasion de saluer, ici, l’excellente contribution de Makhily
Gassama, coordinateur et co-auteur du livre ‘L’Afrique répond à
Sarkozy’, qui a fustigé les hommes politiques africains d’alors qui
‘n’ont pas su écouter et protéger les vaillants hommes politiques
comme Kwame NKrumah, le panafricaniste intransigeant, chassé de
son pays comme un bandit de grand chemin, Patrice Lumumba
immolé comme un agneau de sacrifice pour le bien-être de la nation
colonisatrice de son pays…, Thomas Sankara qui a payé par le sang
son amour pour son pays et son continent, ainsi que sa haine
implacable envers l’œuvre destructrice de ses aînés… ’.

Ne pas oublier les populations des pays africains

Enfin, je partage totalement cette réflexion d’un journaliste africain
publiée ce week-end dans senactu.com dans un article sur la
parution du livre : ‘Pour gagner en légitimité et en respect, ils (les
intellectuels) devraient aussi s’en prendre à nos vaillants dictateurs
amis de Sarkozy. Les intellectuels africains doivent-ils seulement
avoir l’attitude de militaires défendant leur chère Afrique ? Ne
devraient-ils pas aussi jouer au policier ou au gendarme pour
contrôler la bonne gouvernance, le respect des droits de l’homme et
la liberté d’expression en Afrique ?’ En effet, il est absolument
nécessaire que réagissent en pensée et action tous les citoyens
africains, y compris les intellectuels, pour reconquérir la parole et
ne plus laisser les non Africains parler à la place des Africains.

J'appelle aussi de mes vœux un engagement massif des intellectuels
à côté des populations et une implication réelle dans le débat
national de leurs pays respectifs, pour redonner aux populations
davantage de raisons d'espérer.

C'est par la critique concomitante des questions internationales et
des problèmes nationaux que les intellectuels africains gagneraient
en crédibilité, en cohérence et en efficacité. En particulier, dans le
contexte sénégalais, rien n'est irrémédiable même si les
perspectives qui se profilent, ne sont guère réjouissantes et
devraient par conséquent susciter une plus grande mobilisation des
populations et en particulier des intellectuels.

Mansour GUEYE







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